Les personnalités qui ont marqué ce que je considère comme l’âge d’or de la télévision ne sont pas
légion. Il y a eu, en vrac, Pierre Tchernia, Dorothée, Georges Decaunes, Michel Drucker, Guy Lux, Christophe Izard, Pierre Bellemare, Maritie et Gilbert Carpentier, pour ne citer qu’eux. Et,
bien sûr, Jacques Martin.
Jacques Martin fait ses débuts à la télévision en 1959, à l’âge de 26 ans - débuts discrets puisqu’il travaille pour l’antenne régionale de Strasbourg. Il faudra attendre 1968,
après une carrière sur les planches et à la radio, pour que la France entière découvre ce touche-à-tout impertinent. Cette année-là, en effet, la première chaîne de l’ORTF lui laisse carte
blanche pour lancer l’émission Midi Magazine qu’il co-présentera avec Danièle Gilbert dont il met ainsi le pied à l’étrier de la petite lucarne. Mais la gloire ne sera
vraiment au rendez-vous qu’en 1975, lorsque Jacques aura la louable idée d’apporter une bouffée de satire irrévérencieuse à la France nouvellement giscardienne, en créant Le Petit
Rapporteur sur la toute jeune TF1 née de l’éclatement de l’ORTF. Cette émission est célèbre pour ses reportages aussi inattendus qu’hilarants (Daniel Prévost au village de
Montcuq, découverte de la province pittoresque par Pierre Bonte...), les débuts d’humoriste de Collaro, les interviews décalées (Françoise Sagan par Pierre Desproges, un pur
bonheur), les dessins de Piem et, n’oublions pas, les chansons qui ont failli détrôner notre hymne national : La Pêche aux moules et Mam’zelle Angèle.
Premier anniversaire (et dernier !) du Petit Rapporteur
En 1977, Antenne 2 lui confie ses dimanches après-midi. Il produit,
dirige et anime Bon dimanche, une succession d’émissions drôles, culturelles ou familiales. Souvent les trois à la fois ! Malgré un succès télévisuel certain, Jacques Martin
n’hésite pas à quitter la télévision dès 1978 pour retourner à ses premières amours : l’opéra et le théâtre. Sans oublier sa participation remarquable pendant de nombreuses années aux
Grosses Têtes de Philippe Bouvard, sur la radio RTL, avec son complice Jean Yanne. Il revient, toujours sur Antenne 2, à la rentrée de 1980. Il rebaptise Bon dimanche en
Dimanche Martin et c’est parti pour dix-huit ans de popularité jamais démentie par les fidèles téléspectateurs de ses émissions !
Cette carrière exceptionnelle s’achève en deux temps dramatiques. Début 1998, la présidence d’Antenne 2, devenue France 2, lui annonce que son contrat ne sera pas renouvelé : il faut faire face à TF1 qui, année après année, depuis 1987, fait de l’audience en sombrant dans la démagogie et le mauvais goût. Les émissions de Jacques Martin ne sont plus dans l’air du temps, puisque qu’elles ne brossent pas une majorité de téléspectateurs dans le sens du poil ! En mars 1998, un accident vasculaire terrasse Jacques qui se retrouve à demi paralysé. C’est son ami, le regretté Jean-Claude Brialy qui assurera alors les dernières semaines de Dimanche Martin.
Depuis neuf ans, les apparitions de Jacques Martin se sont faites très rares à la télévision et à la
radio. Il faut dire que beaucoup de gens du métier l’ont oublié après sa « chute », une ingratitude qui fait peine à voir et donne une idée des coulisses de la télévision d’aujourd’hui.
Parmi les figures actuelles du petit écran, seul Laurent Ruquier a fait preuve de mémoire envers celui qui lui a donné sa chance. Vendredi 14 septembre 2007, Jacques Martin s’en est allé
divertir les Saints, sous leurs applaudissements.
BON DIMANCHE / DIMANCHE MARTIN : les émissions
Les programmes qui composèrent les journées dominicales d’Antenne 2 (puis France 2) furent nombreux, puisque Jacques Martin les renouvelait régulièrement. Si vous le voulez bien, nous allons en
faire un petit tour d’horizon.
En 1977, l’équipe du Petit Rapporteur se reforme pour créer La Lorgnette, émission qui passe au crible l’actualité et la façon dont la presse l’évoque. Son but :
découvrir ce qu’il se passe dans les coulisses du pouvoir, en regardant... par le petit trou de la lorgnette !
Dessine-moi un mouton est une émission réalisée en collaboration avec Véronique Siney et Dirk Sanders. Réunis dans une salle de jeux où sont camouflés micros et caméras, des
enfants jouent, chantent et s'expriment librement dans des jeux inattendus et variés, laissant libre cours à leur imagination.
Toujours en pensant aux enfants, Jacques Martin a la judicieuse inspiration d’inventer la seule émission qui perdurera jusqu’en juin 1998 ! Je parle, évidemment, de L’Ecole des
fans. Chaque dimanche, Jacques recevait un chanteur et proposait à des enfants d’interpréter sur scène, au fameux théâtre de l’Empire, une chanson de son répertoire. Se sont succédés sur
le plateau : Françoise Hardy, Philippe Chatel, Dorothée, Chantal Goya, Adamo, Linda de Suza, Gérard Lenorman, Dave, Douchka, Carlos, Louis Chédid, Annie Cordy, Serge Lama, Pierre Perret et
bien d’autres. Chanteurs et chanteuses arrivaient avec les bras chargés de cadeaux pour les enfants. De quoi donner envie d’aller chanter à la télé ! Mais ce qui amusait le plus, aussi bien
les parents que les téléspectateurs, c’était ces dialogues que Jacques Martin savait si bien ouvrir avec les gamins dont les réponses auraient parfois fait pendre père et
mère !
"Qu'est-ce qu'elle prépare à manger, ta maman ?"
Entrez, les artistes présentait l’actualité culturelle. Opéra, music-hall, cinéma, ballets, concerts, théâtre, rien n’était oublié par Jacques Martin et son équipe. On avait même droit à
un petit dessin animé de Tex Avery ou de Tom et Jerry au milieu de tout ce panorama ! Comme sur un plateau, du même tonneau, succèdera à cette émission.
extrait du Télé Poche n° 814 du 16 septembre 1981
Dans Incroyable mais vrai, Jacques Martin nous proposait chaque semaine une dizaine d’exploits incroyables (le type que tire une 2 chevaux à la force de ses mâchoires, par
exemple). Il s’était inspiré de l’émission américaine That’s incredible, dont il reprenait quelques séquences de temps à autre.
Les Voyageurs de l’histoire était l’une de mes émissions préférées quand j’étais enfant. Jacques Martin entraînait avec lui des enfants, dans sa machine à voyager dans le temps, afin de
rencontrer en chair et en os les grands personnages de l’Histoire de France. C’était parfois un peu dangereux quand ils débarquaient, par exemple, en 1515, à Marignan, au milieu d’une certaine
bataille !
Thé dansant, je dois l’avouer, n’avait pas mes faveurs. Aujourd’hui, je me rend compte que cette émission avait le mérite d’exister puisqu’elle était consacrée à la chanson française
d’avant les années 60, portion de notre culture nationale qui avait déjà du mal à survivre à l’époque. Thé tango reprendra un temps le créneau de cette émission.
Si j’ai bonne mémoire était une émission-jeu. Jacques Martin interrogeait trois candidats sur l’actualité contemporaine à leur parcours personnel. Autrement dit, quelqu’un né en 1944 ne
pouvait être interrogés que sur un événement postérieur à cette année-là. Le prix à gagner était souvent un voyage de rêve dans une contrée lointaine.
Le Kiosque à musique proposait un programme de musique symphonique et d’opéra. J’y ai découvert pour la première fois Brahms et Rossini.
La musique, incorrectement appelée « classique » était également présente, mêlée aux variétés, dans Tout le monde le sait. Une des rares émissions où la Compagnie Créole
côtoyait l’orchestre de chambre du conservatoire d’Aulnay-sous-bois !
En 1990, Jacques Martin souhaite relancer Le Petit Rapporteur. Il décide d’engager Laurent Ruquier après avoir lu quelques-uns uns de ses textes. A eux deux, ils commencent alors
Ainsi font, font, font. Laurent Gerra, Virginie Lemoine, Jacques Ramade et Laurent Baffie les rejoindront plus tard. En fait, loin du Petit Rapporteur ou même de La
Lorgnette, l’humour de cette émission se veut un peu archaïque. Son public sera celui de Thé dansant, qui se montre réceptif à cet humour chansonnier.
Laurent Ruquier et Jacques Martin, et non pas des petites marionnettes !
Le Monde est à vous, émission-phare du Dimanche Martin des années 90, était un savant mélange de Comme sur un plateau et de Si j’ai bonne mémoire. Extraits de
spectacles sur grand écran, variétés et musique symphonique sur la scène du Théâtre de l’Empire servaient de supports aux questions que Jacques Martin adressait aux candidats. L’émission servait
aussi de vitrine à Antenne 2 et FR3, puisque les extraits proposés provenaient de programmes dont la diffusion était à venir. C’est ainsi que Jacques nous livrait un aperçu de La Dernière
Séance d’Eddy Mitchell ou du Cinéma de Minuit en diffusant des extraits de films classiques que nous pouvions retrouver intégralement la semaine suivante. Le cadeau à la clef pour
le candidat vainqueur ? Un voyage de rêve à l’autre bout du monde !
QUELQUES FIGURES EMBLEMATIQUES DE LA PETITE LUCARNE SE SOUVIENNENT...
Philippe Bouvard, animateur du Petit Théâtre de Bouvard et des Grosses Têtes
(pour Ici Paris, septembre 2007)
« Jacques Martin était un artiste complet. Il savait tout faire et avait tous les dons : il savait danser, faire des claquettes, jouer la comédie, chanter, écrire... C'était le roi de
l'improvisation. Je me demande ce qu'il ne savait pas faire. Il ne savait pas être heureux. Jacques Martin était au-delà de la télévision : il appartient à l'histoire du spectacle. Jacques
Martin, c'était une impertinence totale, une grande imagination. Il a inventé des concepts d'émissions. C'est très rare. La preuve, aujourd'hui, on va chercher nos concepts à l'étranger. »
Stéphane Collaro, animateur de Cocoboy, Collaro show, Cocoricocoboy et autres coco
(pour Ici Paris, septembre 2007)
« Je suis très peiné. [...] Je suis assailli par des tonnes de souvenirs. On est parti de l'amitié et de ce goût commun pour la dérision et cela a donné naissance au Petit Rapporteur. On y
retrouvait cet esprit bon enfant, l'envie de rire de tout. C'était sa nature qui contrebalançait un déchirement profond. Il était très introspectif et inquiet. Jacques avait un talent
extravagant. C'était un être complexe et attachant. »
(pour Le Parisien du 15/09/2007)
« Il m’a mis le pied à l’étrier en me faisant quitter le service des sports pour participer au Petit Rapporteur [...]. C’était un mélange de reportages insolents et très fins avec
des chansons vaseuses, des plaisanteries de garçon de bains, des choses débiles mais à mourir de rire. Jacques était un improvisateur brillantissime en direct. En privé, il pouvait passer de la
joie de vivre la plus totale à une déprime radicale. Il était trop doué pour trop de choses. Quand France 2 l’a viré, d’une manière pas très élégante, il était assez aigri. Je lui disais de
remonter sur scène, d’écrire des pièces de théâtre. Et puis, il a eu son attaque. »
Danièle Evenou, comédienne, actrice de Marie Pervenche et des Cœurs
brûlés, ex-épouse de Jacques Martin
(pour France Info, septembre 2007)
« Nous avons eu des soirées de rires, de fous rires. Il était assez invivable, il faut le reconnaître, mais qu'est-ce qu'on a ri ! C'était un homme qu'il fallait suivre avec un papier et un
crayon en permanence parce qu'il avait 3000 idées à la seconde. Il avait un regret, il aurait voulu être Gene Kelly, il aurait voulu être Pavarotti... La musique était quand même la chose la plus
importante dans sa vie avec les livres. Il n'avait pas de bureau à l'époque du Petit Rapporteur, il n'en voulait pas. Tout se faisait à la maison à 11 heures du matin, autour d'un petit
bouchon lyonnais. Pierre Desproges, Daniel Prévost et toutes les idées se retrouvaient autour de la cuisine qui était aussi sa grande, grande passion. »
(pour Le Parisien du 15/09/2007)
« [...] Les réunions de préparation du Petit Rapporteur se déroulaient à la maison dans une ambiance de petit bouchon lyonnais. Là, je servais Collaro, Bonte, Piem... Jacques
adorait sa bande et il a inventé beaucoup de choses. Il avait du génie, savait créer. Outre la télévision, il aurait aimé être chanteur d’opéra et se produire à Broadway. Il m’a d’ailleurs écrit
des chansons en m’obligeant à chanter à Bobino lors de son one-man-show. C’était un grand homme. »
Jean-Pierre Foucault, animateur de L'Académie des 9, des Jeux de 20 heures et de Sacrée Soirée
(pour Ici Paris, septembre 2007)
« Jacques Martin était une référence. Il savait tout faire. C'était un show-man idéal doté d'une culture exceptionnelle. Quels que soient les domaines, il excellait. J'ai cohabité avec lui au
Théâtre de l'Empire pour L'Académie des 9. Je le regardais travailler et je n'avais qu'un rêve : entrer comme lui sur scène, séduire et convaincre les téléspectateurs. Il était
l'incarnation de la télévision, avec l'impertinence en plus à une époque où elle n'avait pas lieu d'être sur la télévision d'Etat. Il est quand même le dernier mec à avoir vidé les rues de France
le dimanche à 13 heures. »
Danièle Gilbert, présentatrice de Midi-Première (pour Le
Parisien du 15/09/2007)
« C’est en présentant Midi-Magazine avec Jacques Martin que je suis devenue connue. C’était un type génial, novateur, cultivé. Chaque jour, au moment du direct, je me demandais ce qu’il allait encore inventer. Il s’inspirait de l’actualité, il avait une idée à la seconde. C’est ainsi qu’il m’a surnommée la "Grande Duduche" à l’antenne après avoir reçu la BD de Cabu ! Cela m’a amusé et c’est resté... Il ne parlait pas d’audimat mais du public, qu’il aimait et respectait. Il voulait séduire et était exigeant. Tout ce que je peux connaître de ce métier, je le lui dois. »
Daniel Prévost, comédien et présentateur déjanté de l’émission-jeu Anagramme (pour Le Parisien du 15/09/2007)
« On s’est rencontrés, il y a une
quarantaine d’années, au théâtre et on s’est retrouvés ensuite à RTL, dans Le Petit Rapporteur, des choses comme ça... C’était un grand animateur et, en même temps, quelqu’un
d’extrêmement cultivé. Il était très calé en musique, chantait lui-même du classique, il était doué en tout et aurait pu lui-même axer sa carrière dans beaucoup de domaines. Il a même fait une
émission sur la psychanalyse avec les enfants... Il avait beaucoup d’imagination, d’idées, un sens de l’improvisation. C’était un vrai artiste, et un écorché aussi. [...] »
















